Langue

Super Marot, sacré Voltaire

Je suis un curé athée

Pour le fil sur le #PurismeDéchaîné, je m'intéresse naturellement à l'accord du participe passé, afin de rassembler les plus étonnantes des bizarreries qui, au fil des siècles, se sont succédé.

Cela m'amène à parcourir internet, et à retomber sur la querelle entre les tenants de la tradition et les militants d'une réforme. Plus qu'une querelle, c'est un psychodrame qui apparaît régulièrement, et qui à chaque fois déclenche des passions.

La dernière explosion en date avait eu lieu il y a un an, à partir de cette tribune de @ArnaudHoedt et @jerome_piron.

La passion déraisonnable, sur l'accord du participe, est intéressante à observer, car elle illustre plus largement certains malentendus. S'intéresser à un phénomène touchant à la langue, et s'amuser de certaines subtilités ou absurdités qui s'y rencontrent, n'est acceptable que si on les condamne d'abord.

Il y a en réalité, de part et d'autre, une forme de moralisme ahurissant.

Côté conservateur, on a le discours absurde de la décadence. S'il y a bien un déclin dans l'enseignement de la langue, la langue elle-même vit sa vie, mais ne peut pas décliner.

Côté réformateur, on a un dogmatisme qui renvoie toute contradiction à une trahison du bon peuple. Il faut être moderne et émancipateur, et pour ça il faut bien répéter, sur un ton prophétique, que l'usage prime sur la norme. Il faut dire cette évidence inlassablement. Et, paradoxe absolu, une fois qu'on a fait ça il ne faut pas laisser l'usage écrit faire ce qu'il veut, il faut militer pour lui imposer ses évolutions.

Puisque la langue est libre, on ne lui laisse pas le choix: elle DOIT changer.

Si on n'est pas militant de la cause, si on n'est que professeur, on est un "vecteur de norme" (@linguisticae), un "curé de la langue" (@ArnaudHoedt et @jerome_piron), un pinailleur "de mauvaise foi" (@Laelia_Ve).

C'est ennuyeux, car ce que je me propose de faire ici, c'est:

        1. Revenir sur l'accord du participe. Pas les règles elles-mêmes, mais leurs causes profondes. Qu'on aime les anomalies ou qu'on s'en fasse des moulins à terrasser, il me semble qu'il est bon de comprendre leur origine. Je ne suis pas du tout spécialiste de linguistique romane, ceci n'est qu'une compréhension personnelle et sans garantie de ce que j'ai lu ailleurs.
        2. En faisant ça, je vais - aussi - reprendre certaines faiblesses argumentatives dans la querelle de l'an dernier, y compris dans les injustices qu'on fait aux grammairiens et à l'Académie. Observer a posteriori le séisme provoqué par la tribune est intéressant aussi sur ce qu'on voit du fonctionnement d'internet. On découvre comment les informations, dans chaque "camp", se reprennent les unes les autres, sans effort ni de recherche, ni de vérification, ni de synthèse.

Il faut donc, pour tenter de me préserver, que je fasse une déclaration liminaire.

      1. Les évolutions passées laissent supposer que ça arrivera naturellement un jour, mais je me fous totalement qu'on réforme l'orthographe ou pas.

      2. Je pense que l'Académie, comme institution, est obsolète. Je suppose qu'en plus ça coûte pas mal d'argent, et je ne pleurerai pas si elle disparaît.

S'il y a un problème spécifique avec le participe, c'est parce que… il participe !

Les accords de l'adjectif posent peu de problèmes, les accords du verbe non plus.

Mais ce ne sont pas les mêmes:

      • "-e" du féminin et "-s" du pluriel pour l'adjectif
      • terminaisons des conjugaisons pour le verbe.

Or, avec le participe, on a un mot qui... participe à la fois de l'adjectif et du verbe. D'où les interférences.

Voilà.

C'est aussi simple que ça.

Détaillons un peu quand même

En latin, qu'il soit présent (actif) ou passé (passif), le participe s'accordait comme un adjectif.

Mais au cours du temps, il a renforcé sa valeur verbale, et donc ses accords "-e" et "-s" d'adjectif ont eu tendance à disparaître.

Spoiler Alert : La précision sur le fait que le participe latin est actif au présent et passif au passé est importante.

Pour le participe présent, Ronsard écrit encore "J'aime la bouche imitante la rose" (1547), mais l'accord se fait de moins en moins, parce que, actif, le participe garde ce qui chez lui participe du verbe. En 1679, l'Académie règle la question:

"La règle est faite, on ne déclinera point les participes actifs."

Voici pourquoi il y a une nuance, sémantique et graphique, entre:

      • Marie-Laure, excellente en chimie, fait aussi de la pâtisserie. (adjectif)
      • Marie-Laure excellant en chimie, méfiez-vous de son #GateauDuMercredi. (participe)

Dans leur émission "Tu parles!" (7 juillet 2019), @ArnaudHoedt et @jerome_piron font une charge contre l'Académie française, avec des idées justes et des idées qui mériteraient d'être nuancées.

"L'Académie donne surtout une image de pureté intouchable à la langue, comme si celle-ci existait en dehors de ceux qui la pratiquent."

Oui, l'Académie est conservatrice, mais elle écoute aussi ce qui se pratique.

Pour le participe présent, il faut quand même reconnaître qu'elle a vite su constater qu'on n'entendait plus les accords , et avec son décret elle a mis clairement fin aux dernières hésitations.

Pourquoi n'a-t-elle pas mis fin aussi à l'accord écrit du participe passé ?

Parce que - lui - continuait à s'accorder à l'oral.

De sens passif, il exprime le résultat d'une action sur un objet, donc garde ce qui en lui participe de l'adjectif.

On enfile une chemise repassée comme on enfile une chemise verte.

Oui mais : élément perturbateur

En latin, le parfait, c'est-à-dire le passé simple, exprimait ce qui était "per-fectum" (="totalement fait", "achevé").

Il n'y avait pas d'auxiliaire avoir : "habere" était un vrai verbe, signifiant "posséder", "tenir".

Mais rien n'empêchait d'« d'avoir » une chose... qualifiée par un participe :

"Loys habet chartas correctas."

Loys a des copies qui sont corrigées (comme elles pourraient ne pas l'être). Ce verbe "avoir" + participe est devenu une périphrase signifiant "chartas correxit": on dit que c'est lui qui les a corrigées, on raconte cette fabuleuse épopée. Longtemps, le participe a pu quand même se balader et s'éloigner de ce qui est devenu un auxiliaire, puis il finit par se souder à lui, pour former un bloc.
"Il a ses copies corrigées" serait encore possible, mais n'aurait pas le même sens que "Il a corrigé ses copies."

Pour la première phrase, il faudrait imaginer la folle histoire où il les avait perdues, puis les circonstances où il remet la main dessus.

Voilà donc que notre participe, bien que passif, se met à participer plus du verbe que de l'adjectif. Par cette périphrase avec "avoir", il devient pleinement le verbe. La prononciation du féminin et du pluriel survit, mais s'affaiblit.

Dans toutes les autres situations, seul ou avec "être": banalité totale.

La routine. On dit les "-e", on dit les "-s". C’est donc ce qui s’inscrira aussi dans les habitudes de l’écrit.

Pourquoi la prononciation a-t-elle mieux résisté avec le COD placé devant ?

C'est en effet la seule vraie question. Selon les linguistes, plusieurs raisons ont concouru, mais celle qui semble la plus importante tient à une lapalissade: si le COD est devant... il n'est pas après, et le participe se trouve en fin de phrase ou en fin de syntagme, places où une pause lui permet d'être mieux prononcé, où il garde une relative autonomie. Moins soudé au verbe, il conserve mieux ses qualités d’adjectif.

J'ai corrigé mes copies.

Peu de temps entre le verbe "ai corrigé" et le COD "copies" pour faire entendre féminin et pluriel.

Où sont les copies que j'ai corrigées ?

Plus de temps. La prononciation se fait plus volontiers.

On parle bien ici d'une tendance à l'oral, pas d'une loi. Rien n'est systématisé. Et pour l'écriture : aucune règle. On fait ce qu'on veut, mais, naturellement, on accorde plus souvent l’écrit selon ce que la langue fait le plus souvent à l’oral.

Dans La chanson de Roland (XIe), l’accord se fait trois fois sur quatre avec l’objet placé devant, une fois sur deux quand il est après.

C'est la même tendance en italien, et Marot, qui aime cette langue, en fait un petit poème. Il est le premier à formaliser ce qui se passe ordinairement.

Au fond, celui qu’on présente comme l’inventeur d’une règle absurde a la démarche d’un linguiste moderne : il observe et décrit l’usage. Quand plus tard Vaugelas s'appuie sur le poème de Marot, les accords deviennent plus prescriptifs, mais leur origine n'est pas inexplicable.

On peut cependant préférer l'histoire plus sexy de Super Marot, un personnage de Marvel, capable de soumettre n'importe quelle langue en lui faisant faire n'importe quoi, sans raison.

Super Marot

C'est là que parcourir internet avec un peu de recul sur la polémique est amusant. On voit, sur des centaines de sites, le même récit, avec ce dingue de Marot qui, un jour de 1538, a cette idée de pondre un jeu d'enfer, avec des règles de l'espace, ne correspondant à rien en français, et qui arrivent quand même à s'imposer à tout le monde.



Dans cette version du récit en vidéo (intégralement ici), @Linguisticae explique que non seulement Marot calque artificiellement une chose qui existait en italien sur une chose qui n'existait pas du tout en français (fallait-il qu'il soit "teubé", hein), mais qu'en plus il n'a rien compris à ce qui se passera... bien après lui (quand l'italien renoncera partiellement à l'accord).

Sacré Voltaire

Il n'y a aucune raison de nuancer les super-pouvoirs de Marot, puisque l'autorité de Voltaire en atteste.

Voici l'autre élément qui est systématiquement repris sur des centaines de sites :

"Clément Marot a ramené deux choses d'Italie : la vérole et l'accord du participe passé... Je pense que c'est le deuxième qui a fait le plus de ravages !"

Voilà une phrase spirituelle et bien voltairienne.

On s'interroge : mais à quelle occasion a-t-il écrit cela ? A-t-il vraiment utilisé le verbe "ramener" ? (Sur certains sites, probablement à cause du même étonnement, on a corrigé en "rapporté".)

Bref : quelle est la référence ?

Il ne faut pas prolonger inutilement le suspense : l'enquête a échoué. Malgré Gallica, malgré Wikisource.

Le mystère reste entier.

Mais en cherchant dans les œuvres complètes et l'immense Correspondance, on trouve quand même Voltaire abordant le sujet.

Avec le plus grand respect, et le souci de ne pas paraître pédant, il propose à son ami le roi Frédéric II de Prusse, qui lui a envoyé une de ses odes, quelques amendements orthographiques et lui explique…


... les règles de l'accord du participe passé.



Lettre 815 (1738)

"Voici encore quelques petites fautes de langage. Je n’eus point reçu l’existence, il faut dire je n’eusse ; et la sagesse avait pourvue, il faut dire pourvu. Jamais un verbe ne prend cette terminaison que quand son participe est considéré comme adjectif. Voici qui est encore bien pédant ; mais j’en ai déjà demandé pardon, et vous voulez savoir parfaitement une langue à qui vous faites tant d’honneur. Par exemple, on dira la personne que vous avez aimée, parce que aimée est comme un adjectif de la personne. On dira la sagesse dont votre âme est pourvue, par la même raison ; mais on doit dire : Dieu a pourvu à former un prince qui, etc."